FRANÇOIS TRUFFAUT HOMMAGE

Publié le par Marie Fontaine


 

 


 


 


Hiver 69-70

Quand il fermait les yeux, François voyait encore le visage de Catherine (*),  diaphane et froid, imprimé derrière ses paupières à l'encre indélébile de la douleur. Quand il fermait les yeux, ses mains se crispaient encore plus fort sur le livre de Roché, « Deux Anglaises et le Continent », s'agrippaient au fil ténu de ses pages, de ses mots, pour ne pas sombrer.

C'était le seul ouvrage qu'il avait emporté à la clinique, le seul compagnon qu'il avait désiré pour lutter contre la vague écumante de la dépression dans laquelle il avait perdu pied, le jour où Catherine l'avait quitté. Elle aussi. Pendant des jours on l'avait fait dormir d'un sommeil artificiel. Quand on dort, on ne souffre pas. Quand on dort, on n'est plus obligé de vivre.

Aujourd'hui, il était guéri. Mais seul. Seul dans l'appartement immense où tous les bruits s'étouffaient à l'assaut des murs habillés de livres. Les rires comme les pleurs, les cris comme les soupirs. Il pensa une fois de plus à sa mère, qui n'avait jamais toléré au cours de son enfance la moindre turbulence de sa part. À force de se taire, il avait fini par aimer le silence. À force de guetter en vain l'apparition de son visage dans les yeux de sa mère, il s'était cru transparent, ignoré. La première chose qu'il recherchait chez les femmes qu'il aimait, c'était sa propre image au fond de leurs regards. En somme, il ne leur demandait pas grand chose, juste se voir en elles.





 

Ces satanés docteurs ne connaissaient rien à son mal... Il savait très bien qu'il n'était pas guéri. Juste en sursis. Que jamais il ne guérirait complètement. Au plus parviendrait-il à effacer de la toile de ses souvenirs la sensation charnelle du corps de Catherine. Mais son reflet en négatif continuerait de le hanter. Persistance rétinienne. Éblouissement noir.

 Les ténèbres envahissent ma page... Se referment en cercle sur le visage de cet homme... Il me regarde... Le feu intérieur qui le dévore repousse la nuit, l'illumine...

 François, assis à son bureau, lové dans l'antre obscur de ses livres, feuilletait inlassablement l'ouvrage de Roché. L'éclairage doux d'une lampe d'avocat maculait les pages d'une aura d'irréalité. Les producteurs, harcelés depuis des semaines, avaient enfin donné leur feu vert pour une adaptation cinématographique. Ce projet lui tenait particulièrement à coeur, tant l'histoire de Claude Roc, sans cesse tiraillé entre toutes les femmes de sa vie, à commencer par sa mère, résonnait en un furieux écho à sa propre histoire. Le héros sur le papier souffrait et ne trouvait son salut que dans la création, en écrivant. « À présent, j'ai le sentiment que ce sont les personnages de ce livre qui on souffert à ma place » disait-il à Diurka son éditeur. Comme lui, François le cinéaste espérait pouvoir dire un jour que c'étaient les personnages de son film qui avaient souffert à sa place.

 Fondu au noir sur la main de cet homme. Elle tient un stylo... Griffonne à la hâte des notes à même les pages du livre...

Sa secrétaire venait de lui remettre le scénario dactylographié. Parfait. Au fur et à mesure qu'il le relisait, les images naissaient d'elles-mêmes, évidentes, lumineuses. Le film existait déjà. Il serait son oeuvre la plus intime, la plus personnelle, la plus poignante, alors même qu'il s'efforcerait de rejeter toute forme de lyrisme. Il replongeait enfin dans les affres délicieuses de sa seule véritable passion : le cinéma...

 L'homme imagine les décors, le Paris de la fin du dix-neuvième siècle, la campagne austère du Pays de Galles, battue par les vents marins, la petite maison isolée de pierres grises d'Ann et Muriel Brown, les deux jeunes soeurs anglaises... L'homme imagine les costumes de cette époque étrange, oscillant entre le vice et la vertu...




 


 

Pour jouer le rôle de Claude Roc, François avait fait appel à son acteur fétiche et ami, Jean-Pierre Léaud. Il ne voulait personne d'autre que lui pour incarner le jeune dandy libertin. Les actrices anglaises retenues pour se glisser dans la peau des deux soeurs étaient des femmes magnifiques, aux yeux immenses, au fond desquels il s'était vu plus grand que jamais. La vie sur la pellicule se substituait naturellement à sa vie réelle. La douleur s'estompait. Les films sont plus harmonieux que la vie. Il n'y a pas d'embouteillage dans les films, il n'y a pas de temps mort. Il vendait ainsi sans regret son âme au cinéma. La Vie avait depuis longtemps abandonné la partie.


La scène d'ouverture du film commencerait par une chute, celle du jeune Claude Roc tombant du haut d'une balançoire, en présence de sa mère, plongée dans la lecture d'un livre. D'emblée le personnage se placerait sous le joug castrateur des femmes, condamné à une existence stérile. Voué à l'exclusion, la finitude, la mort... La scène finale montrerait le même personnage, sortant d'un parc dont les lourdes portes se refermeraient, le laissant irrémédiablement en-dehors, dans un bouleversant face-à-face avec sa décrépitude. « Mais qu'est-ce que j'ai... J'ai l'air vieux aujourd'hui » seraient ses dernières paroles à la fin, en voyant son reflet dans la vitre d'un taxi qui ne pourrait l'emmener nulle part...

 

 Quand le film de l'homme sort sur les écrans en France, en 1971, c'est un cuisant échec commercial. La critique l'éreinte sans pitié. Elle n'y voit qu'un film ridiculement puritain, alors que souffle sur l'Hexagone le vent impétueux de la libération sexuelle... À trop se focaliser sur la lettre d'un ouvrage, on en oublie le sens profond, on passe à côté de l'émotion...



(*) Catherine Deneuve


© Marie Fontaine

 



Publié dans DOSSIERS REALISATEURS

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armelle 25/09/2011 14:40



Un bel hommage, en effet, à un cinéaste qui tournait la plupart de ses films à travers ses larmes. De tels artistes ne vivent jamais très vieux. Merci de tes visites. Elles me font très plaisir .
Je n'ai pas encore terminé de mettre tous mes articles à jour, loin de là, mais j'avance...



darklimelight 26/09/2011 02:28



Bon courage Armelle ! et merci d'être passée... tes visites sont également un grand plaisir pour moi.



Magusneri 30/05/2010 09:02

Les beaux films sont rares dans l'histoire du cinéma : Les Deux Anglaises et le Continent, de Truffaut, en fait assurément partie. Un conte sublime d'une tendre cruauté, qui n'en finit pas de bouleverser et de fasciner.