Les Egarés, de Françoise Nore

Publié le par darklimelight

Présentation : S***, une Cité-État imaginaire, une dictature policière, quelque part en Europe. Lydia Hagen vit dans la nostalgie de son passé. Elle fait la connaissance de Marina Zaïetseva, qui, mue par l’ambition, convoite Iouri Stoltz, premier adjoint du ministre de l’Ordre, possible futur chef de l'État et traqueur obsessionnel de terroristes qui veulent anéantir l'ordre établi. Mais Stoltz se prend d’intérêt pour Lydia Hagen qui se soumet à lui, corps et âme. Manipulations, rivalités politiques, attentats terroristes, relations de domination-soumission, complots, quêtes de reconnaissance sociale ou affective, assassinats, sont les composantes principales de ce roman, le premier d'une trilogie.

 

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Mon avis :  S*** a beau être imaginaire, elle n'en possède pas moins une "réalité" rendue tangible par le pouvoir évocatoire de l'écriture de Françoise Nore. C'est une ville hybride, à moitié germanique par son romantisme noir, que n'aurait pas renié un "jeune Werther", et à moitié slave, par son pessimisme à fleur de pierre. Cette cité-état peut être considérée comme un personnage à part entière dans le récit, sans doute le personnage le plus important. Fortement enracinée dans le passé, elle semble immuable, construite pour durer ad vitam aeternam. Depuis des siècles, les hommes ne font que passer à travers elle : "On pouvait mourir, les pierres ne bougeraient pas."
Face à cette pérennité de la pierre, toute action humaine relève de la vanité. Et pourtant, il y a dans cette ville de S*** des hommes et des femmes qui se débattent, pauvres insectes, pour laisser une empreinte. Ils rivalisent pour une place au soleil en politique, se blessent au jeu de la domination-soumission, ou se perdent dans des actions terroristes qu'ils croient justes.
Tout au long de l'histoire s'opposent deux forteresses ; celle, immatérielle, du passé, avec sa cohorte de souvenirs que l'on ne doit pas laisser s'effriter — car leur mort signifierait le dépouillement ultime, menant droit à une insupportable solitude — ; et celle, bien réelle, de S***, décrite comme un fantôme de pierre prisonnier d'une nuit quasi perpétuelle, mêlée de brouillard, de pluie glacée ou encore de neige. La forteresse de pierre semble plus solide que celle du passé. En réalité, des menaces pèsent sur elle, qui pourraient la fragiliser, voire l'anéantir... Les attaques terroristes la blessent, les collines qui la surplombent, si elles s'écroulaient, la détruiraient entièrement. On ne peut s'empêcher d'y déceler un parallèle avec la destinée des hommes...
Les personnages empruntent à ce décor plutôt glauque leurs propres teintes grises et froides. Chacun d'eux est comme une facette taillée dans le matériau le plus sombre de l'âme humaine, chacun d'eux est une facette du même diamant noir. Mais ils ne le savent pas, ou ne veulent pas l'admettre.
Rivalités, luttes intestines et solitudes entrelacent leurs notes pour former la trame du récit. Si l'on tend attentivement l'oreille à la musique des mots, on en percevra d'autres, bien plus discrètes, mais qui participent tout autant à l'ensemble, en le cimentant d'une touche d'émotion nostalgique, engendrée par la nécessité de l'adieu à la jeunesse, partie intégrante du passé — et par conséquent, la nécessité de l'expérience de son deuil. Lorsque surgit comme une illumination l'idée de notre appartenance au monde des vivants, et par là même à celui de l'inconnu, on ne peut que se sentir presque condamné à renoncer au baume rassurant du passé, malgré le risque de solitude évoqué plus haut. Cela afin de redécouvrir le plaisir, "[...] nié pendant toutes ces années perdues dans l'illusion du passé." Être vivant, c'est connaître le plaisir.
En résumé, Les Égarés envoûtent aussi irrésistiblement que le chant d'une Loreleï. Jusqu'à la dernière phrase, on se délecte de la plume ciselée, ô combien poétique, inspirée et inspirante, de Françoise Nore. À découvrir d'urgence. 

© Marie Fontaine

 

Pour en savoir plus sur l'auteur, visitez son blog, Littérature et linguistique...

 


Publié dans CRITIQUES LIVRES

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