Une femme sur un banc

Publié le par darklimelight

 

dolls

 

 

[[ L'une de mes nouvelles pour lesquelles j'ai le plus de tendresse... Les cinéphiles reconnaîtront le clin d'oeil à cette splendeur visuelle qu'est le film de Takeshi Kitano, Dolls. ]]

 

 

      Cette matinée de mardi s'était plutôt bien déroulée. Charles Morgan avait fait la connaissance de tous les employés qu'il allait avoir sous sa direction, dans la petite agence de banque où il venait d'être fraîchement muté. Tous lui avaient fait bonne impression, semblaient compétents dans leur domaine spécifique. Il s'était senti rassuré : cette mutation à Lyon, la dernière de sa carrière, s'annonçait sous de bons auspices. La ville l'avait accueilli à bras ouverts. Il s'était immédiatement senti chez lui, immergé dans une agréable douceur de vivre, si étonnante pour une si grande ville. Humaine. C'était le mot qui lui était venu à l'esprit pour la qualifier. Et chaleureuse.

 

          À midi, l'agence fermait pour rouvrir ses portes à quatorze heures. Charles avait poliment décliné l'invitation de ses collègues à se joindre à eux pour la pause déjeuner. Une envie impérieuse d'être un peu seul. Tout près de son lieu de travail, il avait repéré une brasserie. Il s'y arrêta pour acheter un sandwich avant de remonter à pied l'avenue Anatole France, sous l'ombre épaisse des vieux platanes qui la bordaient. Il longea la façade austère et grise du Lycée du Parc, traversa une avenue perpendiculaire et arriva devant les gigantesques grilles noires et dorées des portes du Parc de la Tête d'Or.

 

            Il pénétra dans l'immensité de l'espace de verdure clos et très vite, trouva un banc libre, en plein soleil. Quand il s'assit, il éprouva une indéfinissable sensation d'aise. Comme s'il venait enfin de déposer de lourdes valises, de se délester d'un poids insupportable, le poids de toute une vie passée à déménager d'une ville à l'autre, de mutation en mutation, sans jamais vraiment s'arrêter pour prendre le temps de vivre. Et d'aimer.

            Il ferma les yeux et respira profondément. Il lui sembla que c'était la première fois que de l'air emplissait ses poumons. Il desserra le nœud de sa cravate pour se libérer un peu plus et demeura un long moment immobile, les paupières closes, à laisser les rayons tièdes du soleil de fin d'été pénétrer chaque fibre de son corps oublié. Quand il rouvrit les yeux, tout vacillait légèrement autour de lui mais cette sensation de vertige n'avait rien de désagréable, ce n'était que l'ivresse de la vie qui grisait tous ses sens.

            Sur un banc face au sien, une femme magnifique venait de s'asseoir. D'un geste délicat, elle avait déposé à côté d'elle une boîte de chocolats. Charles, totalement happé par cette vision inattendue, ne pouvait plus détacher ses yeux d'elle, subjugué par tant de beauté. Elle n'était plus très jeune pourtant, approchant la soixantaine. Mais elle ne faisait pas son âge, comme si le temps, ému par sa grâce, avait eu la main légère et retenu ses outils de sculpteur, ne traçant sur sa peau que quelques rides discrètes et douces. Sa chevelure d'ébène, où couraient de rares filaments d'argent, ondulait sous la caresse d'une brise éthérée. Elle portait, noué autour du cou, un foulard rouge vif, qui jurait sur la sobriété du gris pâle de son tailleur.

            Son regard noir croisa celui, médusé, de Charles. Mais il comprit rapidement qu'elle ne le voyait pas vraiment. Son esprit était absent, ailleurs. Deux étudiantes passèrent près d'elle, s'arrêtèrent à son niveau, la saluant d'un joyeux « Bonjour madame Anna ! » Elle parut alors émerger d'une longue et profonde léthargie. Elle leur adressa un timide sourire et leur proposa des chocolats. Les filles se servirent, la remercièrent et continuèrent leur chemin jusqu'à un coin de pelouse où elles s'installèrent pour lire, à quelques pas de là.

           

            Charles s'arracha à regret de sa contemplation. Il était temps pour lui de regagner son bureau. En se levant, il se rendit compte qu'il avait encore dans les mains son sandwich, intact. De toute façon, il n'avait pas faim. Il se dirigea vers la sortie, se retournant plusieurs fois pour admirer à nouveau la belle inconnue assise sur le banc. Le cœur guilleret, il pressa le pas vers la banque, et offrit au passage son en-cas au premier pauvre hère qu'il rencontra sur son chemin. Le reste de son après-midi s'écoula dans une euphorie enchanteresse, à écouter d'une oreille distraite ses collègues et les clients.

            Il rentra enfin chez lui, dans l'appartement de fonction mis à sa disposition par la banque, situé au cinquième étage d'un immeuble fraîchement rénové, dans une petite rue en plein cœur du sixième arrondissement. Anna... Anna... La musicalité de ce prénom ne cessait de résonner dans les profondes entrailles de sa solitude. Il passa à la salle de bains se rafraîchir et s'observa longuement dans la glace. La malédiction de la calvitie l'avait heureusement épargné. Il arborait encore une belle masse de cheveux châtains, coiffés vers l'arrière, à peine grisonnants. De légères poches commençaient à se former sous ses yeux bleus, lui donnant comme un air de chien battu. La brioche, si commune chez les hommes de son âge, se lançait à peine à l'attaque de son ventre. Dans l'ensemble, il restait tout à fait potable. Il pourrait encore plaire... Cette nuit-là, il eut beaucoup de mal à s'endormir et quand enfin il plongea dans les ténèbres du sommeil, ce fut pour rêver des visages de toutes les femmes qu'il avait aimées, mais qu'il n'avait pas su garder. Et tous ces visages semblaient jalonner un long chemin, qui menait à un dernier et unique visage, celui d'Anna.

 

            Le lendemain, il trépigna d'impatience jusqu'à la pause de la mi-journée. Dès que sa montre indiqua midi, il se précipita dehors, et courut presque jusqu'au parc, porté par l'espoir un peu fou de revoir son inconnue. Mais elle n'était pas là.

 

            Il attendit mais elle ne vint pas. Foudroyé de déception, il allait repartir quand ses yeux se posèrent sur les deux étudiantes qui la veille s'étaient adressées à Anna. Elles se tenaient au même endroit, vautrées sur la pelouse, le nez plongé dans un livre. Reprenant espoir, il décida d'aller leur parler.

              « Hem ! Jeunes filles... » commença-t-il.

           

              Elles se détachèrent de leur lecture et levèrent vers lui des regards interrogateurs.

           

          « Pardonnez-moi de vous déranger, poursuivit Charles. Mais je vous ai vues hier aborder la dame qui était assise sur ce banc (il désigna le siège vide du menton)... Je me demandais si vous la connaissez...

          - Ah ouais ! répondit la première des filles. Bien sûr qu'on la connaît ! C'est Anna la folle ! Tout le monde la connaît par ici... C'est un peu l'attraction du coin.

         - Mais vous risquez pas de la voir aujourd'hui ! ajouta la deuxième fille. Elle vient ici que les mardis...

           - Je vois... dit Charles, rassuré. Mais dites-moi, pourquoi l'avez-vous appelée la folle ?

       - Parce qu'il faut vraiment être folle pour venir ici tous les mardis depuis trente ans, attendre un amoureux qui viendra jamais ! rétorqua la première étudiante.

            - Comment ça ? lui demanda Charles, de plus en plus intrigué.

           - Elle avait répondu à une petite annonce dans un journal... À l'époque, y'avait pas Internet !  Ils ont échangé des lettres pendant des semaines, sans jamais se voir. Un jour, paraît qu'il lui a donné rendez-vous, sur ce banc... Un mardi... Mais le gars ne s'est jamais pointé ! Ou peut-être qu'il est venu, mais qu'au dernier moment, il a eu la frousse ! Depuis, elle vient tous les mardis  attendre son amour... Une folle quoi !

            - Dans ce cas, répliqua Charles, nous sommes tous fous ! Car nous passons tous une bonne partie de notre vie à attendre cet amour... qui ne vient pas toujours...

            - J'aurai jamais ce problème, moi ! L'amour, moi j'y crois pas ! Et vous, vous feriez bien d'en faire autant ! Surtout à votre âge... »

 

            La dernière remarque atteignit l'homme en plein cœur. La différence entre leurs générations se creusa brusquement devant ses yeux, béante de cruauté. Un gouffre insondable. Il déglutit péniblement, maudissant en son for intérieur la fraîcheur impudique des deux adolescentes, qui lui renvoyait implacablement l'image de son inéluctable descente dans les enfers de la vieillesse. Il bredouilla des remerciements et se hâta de s'éloigner de ces deux anges damnés.

            Le doute s'était emparé de son esprit. Comme elles devaient le trouver ridicule, ce vieux qui parlait d'amour ! Et pourtant... Pourtant ! Que connaissaient-elles de la vie, ces deux enfants qui se permettaient de le juger ? Que savaient-elles de la solitude ? De sa solitude accablante, plus pesante de jour en jour ? Rien. Absolument rien. Allons... Il devait se reprendre. N'écouter que son intuition. Décider seul de ce qui était bon pour lui...

            Le restant de la semaine se déroula dans une effroyable lenteur, le temps prenant un malin plaisir à ralentir la marche des heures. Le mardi suivant trouva Charles aussi fébrile qu'un jeune homme se rendant à son tout premier rendez-vous. Pas un moment il n'avait cessé de penser à Anna. Il avait même imaginé mille et une façons de l'aborder, anticipé mille et une réactions de sa part. Il ne comprenait pas comment cette femme superbe s'était retrouvée aussi seule. La beauté pouvait-elle être un handicap, une prison ? La tête fourmillant de questions sans réponses, il se rendit enfin au parc dans un état second, ses pieds avançant tout seuls l'un après l'autre...

            Quand il arriva, elle était déjà là. Elle portait toujours son foulard rouge autour du cou et attendait, assise sur le banc, une boîte de chocolats posée près d'elle. Sans même réfléchir, il se dirigea droit sur elle.

           

            « Anna ? » se hasarda-t-il.

           

            Elle leva son visage vers lui. Il sentit son courage défaillir... Comme elle était belle, cette femme que l'amour avait gardée entre parenthèses pendant si longtemps... Elle lui sourit.

           

            « Oui... Monsieur ? demanda-t-elle d'une voix légèrement éraillée, le rose montant à ses joues.

            - Je suis votre rendez-vous...

            - Pierre ? Vous êtes Pierre ?

            - Oui... Enfin... Non ! Je m'appelle Charles... Pierre est un pseudonyme, que j'ai utilisé dans mes lettres... C'est si puéril de ma part ! Pardonnez-moi !

            - Charles... C'est un beau prénom...

            - Vous trouvez ? »

           

            En guise de réponse, elle lui sourit à nouveau.

           

            « J'ai eu si peur Anna, si vous saviez... Je n'étais pas sûr de venir... Je n'étais pas sûr non plus que vous viendriez...

            - Je suis là Charles... Je suis là...

            - Et j'en suis ravi ! (il soupira de soulagement) Que diriez-vous de faire une promenade  en ma compagnie dans ce magnifique parc ? » proposa-t-il en désignant l'endroit d'un ample mouvement du bras.

             

        Elle se leva et légèrement tremblante, posa sa main sur celle qu'il lui offrait avec galanterie. Son cavalier savoura le plaisir simple du contact de cette chair chaude et palpitante sur la sienne. Ils cheminèrent pendant quelques instants en silence, heureux, seuls au monde au milieu de la foule des autres promeneurs.

            Au bout de quelques pas, Charles s'adressa à nouveau à sa partenaire :

           

            « Vous savez Anna, toute ma vie j'ai attendu une femme comme vous... »

           

            Elle rougit un peu, avant de lui répondre avec une désarmante candeur :

           

            « Moi, Charles, je n'ai pas eu longtemps à vous attendre... »

 

 

 

 

© Marie Fontaine, extrait du recueil  "Je suis venue vous dire..."

 


Publié dans NOUVELLE

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armelle 10/10/2011 12:49



Une jolie nouvelle que je viens de lire avec plaisir. La nouvelle revient très à la mode et, comme pour la poésie, il y a de nombreux concours dont certains intéressants, car ils proposent une
édition. Plaisir de recontrer une consoeur en écriture. Quant à moi, je mets la dernière main à un roman.



palilia 06/10/2011 13:39



Ecoute, je préfère de beaucoup ces belles histoires aux histoires plus sombres mais là... mince alors ! ça s'arrête et je voulais lire la suite. J'apprécie que ton héros ait des cheveux (j'ai
beaucoup aimé la description) et je suis une indécrottable amatrice de romances. Tout le décor est planté et tu m'as fait passer un bon moment. C'est marrant, j'ai une collègue qui veut écrire un
bouquin mais à l'envers, en partant d'une scène où son héroïne attend en plein soleil, harnachée comme en hiver qu'arrive sa mère qu'elle n'a jamais connue. Et elle m'a tellement parlé de cette
histoire sans l'écrire qu'elle aurait mieux fait de l'enregistrer.Merci pour ce bon moment



darklimelight 06/10/2011 15:12



Merci Palilia ! Il n'y a pas de suite, ce n'est qu'une nouvelle, donc, au lecteur d'imaginer la suite. J'espère que ton amie sautera le pas ! Son histoire est très originale. Je m'occupe d'un
forum d'écriture où j'aide pas mal d'écrivains amateurs à aller jusqu'au bout de leur projet d'écriture. Vive internet pour ça :)